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A lire, à voir

  • 26
    Avr

    De la violence à l’utopie, l’humanité selon Fabrice Humbert

    Lectures de L'Origine de la violence, Eden Utopie et la Fortune de Sila, par Viviane Youx

     

     

     

     

     

     

     

     

    L’Origine de la violence,Fabrice Humbert, Le Passage, 2009 - Poche Avril 2010. Prix Prix Orange 2009. Prix Renaudot Poche 2010.

    La Fortune de SilaFabrice Humbert, Le Passage, 2010. Grand Prix RTL-Lire 2011.

    Éden UtopieFabrice Humbert, Blanche Gallimard, Février 2015  

     

     

    De la violence à l’utopie, l’humanité selon Fabrice Humbert

    Viviane Youx

     

    Il ne m’a pas été donné de lire « la vie » de Fabrice Humbert dans l’ordre. Lectrice constante et obstinée, je n’en désespère pas moins chaque jour de joindre les deux bouts, de faire le tour de ce que je devrais, voudrais, pourrais avoir lu. Pour Fabrice Humbert, je suis passée à côté de son premier roman marquant, malgré ses nombreux prix et la couverture médiatique afférente. Il aura fallu Éden Utopie pour que je fasse le pas. J’aurai donc lu à l’envers cette saga familiale que j’aurais dû démarrer six ans plus tôt avec L’Origine de la violence, après un détour par La Fortune de Sila. Il aura fallu la sortie prochaine du film éponyme (présenté sur le site de l’AFEF) pour que je découvre L’origine de la violence.

    « Cette vie », j’en tiendrai désormais les moitiés dans le désordre.  Mais, à vrai dire, elles sont si éloignées, presque étanches, qu’un lecteur non averti pourrait ne pas imaginer qu’il s’agit du même narrateur. Ses deux vies, ses deux familles, se croisent à peine. Famille du père, famille de la mère.

    Famille de la mère, c’est par elle je commencerai, l’ayant découverte en premier. Lire Éden Utopie c’est plonger dans une histoire de la deuxième partie du vingtième siècle, une histoire de la gauche, un quotidien qui résonne comme une voix familière à ceux d’entre nous, nombreux, qui ont eu la chance d’y participer. À partir d’un arbre généalogique simplifié qu’il réfère régulièrement aux Rougon-Macquart, le narrateur s’amuse des nombreuses partitions de sa vie, deux cousines quasi sœurs aux destins sociaux que tout oppose, la riche, la pauvre, sans que la vie les désunisse jamais, des descendances qui reflètent les aspirations du demi-siècle. Le roman s’ouvre sur la Fraternité, communauté protestante aux allures de phalanstère, fondée à Clamart par plusieurs familles, dont la famille Jospin et celle de la mère, branche « Macquart ». Les enfants des fondateurs trouvent un ancrage à leurs idéaux communautaires dans Mai 68, ainsi qu’un entregent politique incontestable. Les années quatre-vingt plongent la famille dans les bouleversements sociaux de l’époque, la branche « Rougon » est gangrenée par l’Affaire (un des neveux est accusé d’attentat dans la lignée d’Action directe), la branche « Macquart » s’enrichit et s’embourgeoise. Et globalement, la vie reprend ses droits, suivant le titre de la dernière partie du roman « La vie, etc. ». Car il s’agit bien d’un roman, même si le récit de Fabrice Humbert est nourri de réel, de personnes de la vraie vie, il ne se livre pas à un exercice d’autofiction, ce n’est pas le moi/soi qui compte, mais l’histoire qui se joue à travers lui, et qu’il sait manier avec distance. À tel point que le lecteur a du mal à connecter les moitiés. Dans Éden Utopie, les « Rougon » et les « Macquart » se rencontrent finalement dans une Histoire qui tente de rebrasser un peu les cartes sociales.

    Entre la famille du père et la famille de la mère, peu de points de jonction.
    Tout juste, le père, jamais nommé, tient-il quelques pages dans Éden Utopie, permettant à la mère de s’écarter de son destin tout tracé en « l’enlevant » à la veille de son mariage. Jusqu’à ce qu’il disparaisse après un divorce rapide.
    Tout juste la mère, jamais nommée non plus, est-elle à peine évoquée dans L’Origine de la violence, où le lecteur a du mal à lui faire une place.

    Une anecdote, une seule, assure le lien entre les deux romans, comme un leitmotiv. La mémoire du narrateur a maquillé une lâcheté collégienne en héroïsme ; jusqu’à ce qu’il se souvienne, horrifié, qu’il ne s’était pas interposé entre les agresseurs du camarade humilié par un de ces pervers jeux préados que l’on qualifie de harcèlement.

    Or cette anecdote prend un sens légèrement différent selon le contexte.
    Dans Éden Utopie, elle inscrit l’individu tout-venant dans la normalité, le narrateur a beau avoir été baigné dans un univers qui façonnait les idéaux, les utopies, il n’en est pas pour autant un héros mais un être banal, avec ses failles et ses espoirs.
    Dans L’Origine de la violence, la lâcheté prend d’autres dimensions, celle des peu regardants pendant l’occupation nazie, celle du mari délaissé qui malgré tout n’aurait pas dénoncé, celle du beau-père qui oublie d’avouer qu’il a dénoncé le futur gendre juif, celle de Sophie, l’amoureuse allemande qui trouve que c’est aller trop loin, son grand-père, tout nazi qu’il fût ne l’était peut-être pas autant qu’on le dit… Ce souvenir de collégien accompagne la quête des origines ; troublé par une photo lors d’une visite à Buchenwald, le narrateur découvre brutalement que la famille du père elle aussi était double[1]. Ses recherches minutieuses l’amènent à reconstituer ce quart qui lui manquait, ce bout d’histoire qu’il était seul à ignorer. Et le choix de son grand-père, nourricier et non biologique, de faire de lui « l’héritier » de la branche paternelle valide son entreprise d’écriture.

    Sa démarche de romancier, plus que de biographe, ne juge pas, n’excuse pas, n’enlève rien aux noirceurs et aux lâchetés qui prospèrent dans la violence, mais elle les observe comme des traits « humains » et les traite, comme tels, avec humanité. Le narrateur est certes un double de l’auteur (de quelle moitié ? ou de quel quart ?), mais son je n’a pas pour objectif de nous apitoyer sur son sort ou de nous faire partager les affres de sa conscience, son je prend pour modèles ces gens ordinaires que nous sommes. « (…) il faut bien dire que seuls les ignorés sont le terreau de la littérature. Les célèbres et les puissants, si menacée, si fragile et éphémère que soit leur puissance, sont la matière de l’Histoire et ils se meuvent mal dans la fragile dentelle de la littérature.[2]» Redonner une vie, une dignité à ces ignorés qui ont été nombreux à périr dans les camps de la mort, redonner une place dans la famille du père à ce grand-père occulté, c’est cette humanité qui fonde l’entreprise littéraire de Fabrice Humbert.

    Le film tiré de son roman, L’Origine de la violence, sort le 25 mai. Un conseil, même si vous avez peur d’être déçus, lisez le roman avant. Et continuez avec la lecture de Éden Utopie. Peut-être arriverez-vous à recoller les morceaux, à donner une unité à ces moitiés à travers les thèmes qui parcourent l’œuvre de Fabrice Humbert, par exemple dans la Fortune de Sila : la violence, le pouvoir et la misère de la finance, la fortune des misérables et des nantis.



    [1]Lire le résumé du roman dans Vu en avant-première : L'origine de la violence, de Elie Chouraqui, par Serge Herreman, site de l’AFEF.

    [2]Éden Utopie, fin du chapitre I, 1.

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