Association française pour l’enseignement du français

Lycée général

  • 19
    Fev

    Charles and Patti : littérature, histoire et rock'n roll, de Marie-Anne Paveau

    "Je voudrais juste pointer quelques phénomènes qui contribuent à mon sens à nous faire penser la question du littéraire comme intégrée dans ses environnements."

     

    Charles and Patti : littérature, histoire et rock'n roll

    On se souvient qu'une polémiquea éclaté au printemps 2010 dans les milieux éducatifs et littéraires quand le troisième tome des Mémoires de guerre de C. de Gaulle a été inscrit au programmede littérature de la Terminale L. Je n'en ferai ni l'historique ni le résumé, la plupart des débats étant rassemblés sur le site des Lettres volées, qui présente aussi des éléments de cours, une bibliographie, des liens et une série de conférences sur le thème "Les Mémoires de Guerre : une œuvre  littéraire ?". Que le lecteur n'attende pas non plus que je donne mon avis sur la question, je connais trop bien les enseignants de français, les professeurs de littérature, les inspecteurs et… les militaires, pour prendre un tel risque ! Je voudrais juste pointer quelques phénomènes qui contribuent à mon sens à nous faire penser la question du littéraire comme intégrée dans ses environnements.

    De nombreuses choses intéressantes ont émergé de cette polémique, qui peuvent contribuer d'une manière vivante à cette interrogation permanente autour de la nature du littéraire, interrogation constitutive de la littérature elle-même, et qui pour cela doit être maintenue comme une sorte de débat structurellement ouvert, en particulier chez les enseignants.

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    Il y a, d'abord et toujours, la question de la légitimité de l'œuvre et de son auteur : on a pu lire ici et là que De Gaulle avait été nobélisable à la sortie des Mémoires, que ce texte avait été unanimement salué par la critique. Ce sont des commentaires qui examinent les Mémoires en soi, indépendamment de son inscription dans un corpus littéraire. Un détail contextuel fait pencher certains commentaires vers la thèse de la non-légitimité : dans l'histoire des programmes (qui se renouvèlent par moitié tous les ans), De Gaulle a remplacé les Pensées de Pascal. Cette approche comparative jette une autre lumière sur la question, puisque, à côté du grand monument Pascal, De Gaulle prend la dimension d'un petit soldat. La polémique devient alors une question de taille, opposant les grands et les petits. Comme le dit la fin de la Lettre ouverteau Doyen de l'Inspection générale des Lettres, écrite par le SNES en février 2010, "l’introduction des Mémoires de guerre de Charles de Gaulle dans le programme de TL interroge nos collègues. En effet, le programme de littérature était jusque là consacré aux grandes œuvres et auteurs littéraires".

    La mise au programme d'un ouvrage hétérogène et composite comme les Mémoires d'un général-écrivain-président, un "assemblage" dirait peut-être Latour, fait bien sûr émerger la question de la littérarité. On y trouve en effet plusieurs genres qui ne sont pas tous littéraires ou considérés comme tels : le journal de marche des combattants, l'autobiographie, qui, dans sa version "mémorialiste", pose directement la question de la littérarité, le récit voire le document historique, l'épopée, et j'en passe. Dans les débats, cette question est très peu abordée, si ce n'est sous la forme stéréotypée de l'opposition entre l'invention d'un langage, qui serait spécifique au littéraire, et le simple usage du langage, usage référentiel, qui serait spécifique du non-littéraire. Il se trouve que l'ouvrage de Mircea Marghescou, Le concept de littérarité, a été réédité récemment (première parution en 1974). L'auteur y définit la littérarité de l'extérieur, via la notion de régime qui a eu tant de succès en littérature, mais aussi en histoire (voir par exemple les régimesd'historicité de François Hartog), à partir des années 1990, quand s'installait le post-structuralisme. Marghescou propose en effet, selon Sébastien Marlair qui propose un compte rendu très fouillé de l'ouvrage sur Fabula, une déclinaison de la notion de régime littéraire, permettant de penser la littérarité : le régime du texte, le régime de lecture, le régime littéraire vs référentiel. "La constitution de la littérature comme objet théorique dépend de la lecture", explique efficacement Marlair. Malgré les critiquesqu'il adresse à l'ouvrage, qui lui semble s'appuyer sur une conception transcendantale du sujet qui ne permet pas de penser la littérarité en termes langagiers, Dominique Maingueneau souligne pour sa part que Marghescou définit la littérature en termes de doxa et de routines :

    "Il n’empêche que ce livre me semble mettre en évidence quelque chose de très juste : la littérature comme ensemble identifiable de textes dans notre culture implique une doxa qui la soutienne. Cette doxa qui, on l’a vu, n’est pas spécifiquement littéraire, mais esthétique, est associée à une communauté d’experts, qui disposent ainsi d’une compétence, d’un ensemble de routines investissables dans de multiples domaines. Les analyses très fines que propose M. Marghescou mettent en œuvre ces routines constitutives de l’appréhension « littéraire » que mobilisent la plupart des enseignants et des critiques."

    Cette expertise est ce qui est le plus intensément mobilisé dans l'appel à la discipline que l'on trouve dans les textes les plus opposés à la présence des Mémoires de De Gaulle dans le programme de Terminale. À lire l'ensemble des débats disponibles en ligne, il me semble en effet que la résistance la plus forte est concentrée autour de la définition de la littérature comme discipline d'enseignement, qui est en France une catégorie puissante, parfaitement discrétisée, et même numérotée (les sections du CNU). Ses frontières sont précisément tracées, et maintenues par de nombreux processus et dispositifs (définitions théoriques, disciplinarisation et didactisation des savoirs, enseignement, recrutement, examens, concours…). C'est sans doute la raison pour laquelle ce sont les textes les plus virulents qui la mettent au centre de la contestation. Le communiquédu SNES en février 2010, intitulé "Projets de programmes de seconde : des vessies pour des lanternes", mentionne la question du programme de TL en termes disciplinaires :

    "En outre, de nombreux collègues s’interrogent sur le choix, pour l’année scolaire 2010-2011, du tome 3 des Mémoires de Guerre de Charles De Gaulle au programme de littérature en terminale L. Quelle est la pertinence d’un tel choix pour le domaine « littérature et débat d’idées » ? Devant la difficulté de l’étudier comme un ouvrage « littéraire », ne peut-on pas voir dans ce choix une nouvelle orientation de la discipline qui semble confondre littérature et histoire, comme c’est le cas pour l’enseignement "littérature et société" en seconde ? Le ministère instaure une confusion entre ces disciplines - particulièrement dommageable dans une série qui se veut littéraire - et qui ne saurait tenir lieu d’interdisciplinarité."

    La pétitionémanant des Lettres volées, intitulée "La Littérature en phase terminale", propose également cet argument :

    "Proposer de Gaulle aux élèves est tout bonnement une négation de notre discipline. Nul ne songe à discuter l’importance historique de l’écrit de de Gaulle : la valeur du témoignage est à proportion de celle du témoin. Mais enfin, de quoi parlons-nous ? De littérature ou d’histoire ? Nous sommes professeurs de lettres. Avons-nous les moyens, est-ce notre métier, de discuter une source historique ?"

    La littérature se constituerait donc contre, en tout cas à l'écart des autres disciplines et supporterait mal les confusions avec l'histoire, dans le cas présent. Dans ces débats, les spécialistes des mémoires ont montré que cette "querelle" était en fait très ancienne, le genre des mémoires, entre subjectivité expressive et respect de la "réalité", posant structurellement la question de la littérature. Les réactions "disciplinaires" sont donc des réactions à l'hétérogénéité d'une catégorie (le littéraire) et d'une discipline (la littérature) qui n'en finit pas de pe(a)nser ses frontières.

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    Il semble que l'on soit plus décontracté sur ces frontières-là de l'autre côté de l'Atlantique : en novembre dernier, Patti Smith a obtenu le National Book Award dans la catégorie "non-fiction", pour son autobiographie, Just Kids. Le National Book Award est l'un des prix littéraires les plus prestigieux aux États-Unis et sa remise à l'une des rockeuses les plus célèbres de la planète ne semble pas avoir déclenché de polémique. En France même, les critiques sont plutôt favorables à l'ouvrage et n'évoquent quasiment pas le problème de la littérarité de la chanteuse-écrivaine, qui du coup semble évidente (voir par exemple iciou ici). Il est vrai que Patti Smith a un passé littéraire : venue au rock par la poésie, elle a publié des recueils de poèmes ; il n'en reste pas moins que son statut est principalement celui d'une chanteuse. Dans un joli articleintitulé "Patti Smith, passeuse de mémoire rock'n roll et analogique", Jean-Claude Féraud aborde cependant la question pour souligner la littérarité de l'objet, en usant d'une comparaison avec… les récents mémoires de Keith Richards :

     “Just Kids” n’est pas une autobiographie rock de plus. C’est un véritable objet littéraire, poétique et artistique qui ne doit rien à un quelconque nègre. Et un témoignage bien plus authentique, passionné et nerveux que celui du vieux Stone buriné Keith Richards, qui vient lui aussi de sortir ses mémoires – “Life”.

    "Poétesse punk", "plume baudelairienne", les qualificatifs ne manquent pas qui reconnaissent à Patti Smith son statut d'écrivaine. Dans son livre, elle rapporte ce court dialogue avec Robert Mapplethorpe : “Je veux être poète, pas chanteuse”, dit-elle. “L’un n’empêche pas l’autre”, lui rétorque-t-il. Le présent lui donne largement raison. Alors, la littérarité ? On a l'impression que la France a besoin de la construire, de la débattre et de la vérifier, quand les États-Unis la "performent", c'est-à-dire la font exister en la produisant. C'est un peu ce qu'explique un intéressant article de Denis Saint-Amand dans la revue Contextes, au sein d'un numéro consacré à la notion de posture. L'article s'intitule "Quelque part entre Charleville et l'Arcadie.Esquisse d’une lecture croisée des postures de Virginie Despentes et de Patti Smith", et porte sur la manière dont le rock et la littérature se reconfigurent mutuellement :

    "En se revendiquant d’une mouvance rock, tel et tel écrivains transmettent une image d’eux-mêmes qui rompt avec la représentation stéréotypée de l’auteur en intellectuel propret et, partant, engagent une réflexion non seulement sur leur propre statut, mais aussi sur les limites de l’autonomie du littéraire. De la même façon, en se posant en continuateurs ou réinventeurs de la production de tel ou tel écrivain, certains artistes de la scène rock se constituent un ethos éloigné des clichés liés aux pseudo-brutalité et simplicité de ce courant musical."

    À partir des interviews de Virginie Despentes, de son roman Teen Spirit et de son blog, Saint-Amand montre comment l'écrivaine élabore un rapport à son activité d'écriture qui met à l'écart les rituels habituels des écrivains pour adopter ceux de l'univers rock :

    "L’approche posturale de Virginie Despentes que nous livrons ici reste laconique […], mais elle permet de rendre compte de la façon dont Virginie Despentes se façonne et dont elle diffuse une image faisant davantage écho à un univers rock qu’au champ littéraire, et met en lumière le fait que cette posture, si elle est loin d’être uniforme […], trouve sa cohérence dans une espèce de désacralisation littéraire, qu’on qualifierait plus volontiers de relativiste que de nihiliste."

    Le cas de Patti Smith est exactement inverse : sa vie entière est tirée vers l'univers littéraire et en particulier vers celui que délimite la figure du poète maudit. Fascinée par Rimbaud, la rockeuse en fait à la fois sa source d'inspiration et son modèle : "[…] bien davantage qu’une posture de « prêtresse du rock », Smith adopte généralement celle d’une ecclésiaste rendant hommage à un culte rimbaldien qu’elle a elle-même institué, tout en prolongeant, sans forcément en prendre conscience, le mythe éculé de l’écrivain touché par la grâce et béni des dieux", écrit Saint-Amand.

    Posée à travers ces deux exemples très différents, les Mémoires de De Gaulle et l'autobiographie de Patti Smith, la question de la définition du littéraire me semble profondément contextuelle : que le verdict de littérarité vs non-littérarité soit posé à partir d'une inscription de l'auteur dans un ordre de légitimité (De Gaulle et Pascal), dans un contexte de réception (prix et reconnaissance), dans le cadre d'une discipline ("la littérature n'est pas l'histoire"), ou qu'il soit élaboré à travers une posture (la poétesse punk) ou une pratique (la pratique du rock comme littérature ou celle de la littérature comme rock), on comprend qu'il est de toute façon motivé par des paramètres multiples et souvent extérieurs au texte en soi. C'est sans doute ce qui fait de la littérature une forme d'adaptation, profondément connectée à l'ensemble des activités des hommes en société.

    Références

    Féraud J.-C., 2010, "Patti Smith, passeuse de mémoire rock'n roll et analogique", blog Sur mon écran radar.

    Maingueneau D., 2011, "Le régime littéraire en question", Acta Fabula, Essais critiques.

    Marghescou M., 2009, Le concept de littérarité. Critique de la métalittérature, Paris, Kimé.

    Marlair S. ,2011,  "La littérarité en questions", Acta Fabula, Essais critiques.

    Saint-Amand D., 2011, "Quelque part entre Charleville et l'Arcadie.Esquisse d’une lecture croisée des postures de Virginie Despentes et de Patti Smith", Contextes 8 : La posture. Genèse, usages et limites d'un concept.

     

    Crédits photographiques

    1. "Historial Charles de Gaulle (Paris)", 2009, Jean-Pierre Dalbéra, galerie de l'auteur sur Flickr, CC.

    2. "Patti Smith acoustic performance at the Roskilde Festival, 2001", Hunter Desportes, galerie de l'auteur sur Flickr, CC.

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